I need a hamster!!!

Mais lorsque nous arrivâmes sur le lieu des agapes, JE LES VIS : Les jeunes cadres dynamiques femelles. Tenues moulantes exclusivement noires, avec grilles d’aération –résilles ou voiles – là où le regard masculin est susceptible de s’arrêter le plus souvent, montées sur stilettos ou bottes vertigineuses. Effluves de santal, cuir et patchouli, bijou arrivant pile poil sur le décolleté (ça alors !?), et yeux diaboliquement noircis, ce qui me fit penser que Stanley Kubrick aurait pu leur proposer un rôle de figurante dans Eyes wild shut 2, et qu’il serait mort une deuxième fois d’une crise cardiaque. Dans ma ville il y a désormais un nouveau quartier, le quartier d’Affaires. Et quand on déambule entre les tours de verre, slalomant entre les jeunes cadres qui prennent leur pause cloppe, il n’est pas rare d’entendre prononcer sur un ton des plus naturels:

« Le week-end dernier j’étais en total burn out, rapport à mon boss qui m’a overbookée ».

Ce qui revient à dire – je le précise pour les fromages à pâte molle ou les gens très âgés – qu’en fin de semaine dernière j’étais épuisée et à deux doigts d’égorger mon patron façon Agneau pascal (ou Aïd El-Kébir) vu qu’il me prend pour Conchita.

Alors bien sûr, on comprend mieux la deuxième formule. Mais avez-vous remarqué qu’elle est tout de même moins sexy? Et surtout, c’est deux fois plus long à dire !

Il faut dire que les anglo-saxons n’ont pas l’habitude d’aller dans la nuance comme nous. Eux, ils sont proactifs. Les américains ont du rattraper le vieux continent, des siècles et des siècles d’existence, en trois battements de cils, et ils ont donc été obligés d’aller droit au but, créer avant de penser. Ou presque… C’est comme quand on se réveille en retard le matin; soit on part de chez soi en pyjama, on est à l’heure pour l’action mais on a l’air con. Soit on prend le temps de se faire tout beau, mais  l’on constate en arrivant au bureau qu’un type en pyjama rayé a pris notre place.

C’est pourquoi la mondialisation via le capitalisme – remplacé depuis quelque temps par le doux euphémisme « libéralisme »- a changé notre façon de travailler, mais aussi notre langage. On est au top, on va droit au but, et on emploie des phrases à ce point DOPÉES D’ANGLICISMES qu’elles feraient passer Lance Amstrong pour un petit buveur de Red Bull (ou un type qui a marché sur la lune, c’est selon.) Il est certain que ce dopage à l’anglais induit aujourd’hui une notion de dynamisme et de modernité.

Ainsi, lorsqu’on parle de débriefing à la première heure, on imagine on grand bureau ovale qui réfléchit façon miroir, encerclé de jeunes cadres beaux, fashion et en forme, à qui une secrétaire canon sert café, thé et viennoiseries.

Alors que son équivalent « réunion de compte rendu » renvoie à une autre époque. On imagine une salle toute décrépie dans laquelle on est obligé de tout déménager pour faire une table en U, avec des gens qui portent des pulls torsadés, des Clarks, et pour les dames, des chouchous en velours dans les cheveux.

 

Mais les jeunes cadres dynamiques qui ne communiquent qu’en anglicismes sont-ils aussi parfaits et stylés qu’ils en ont l’air ? Sont-ils aussi sûrs d’eux qu’on le croit ? Et enfin parlent-ils aussi bien anglais qu’on le pense ?

 

C’est la question que je me posais avant d’accompagner mon petit ami d’alors à un dîner business. Je compris immédiatement, lorsqu’il me décrivit les personnes qui composeraient le repas qu’il pressentait comme « très sympa », que ce n’était pas le genre d’animaux que l’on trouve à la SPA, mais plutôt dans la jungle ou dans les marécages d’Amérique du sud.

Je compris aussi qu’il fallait que je joue mon rôle de faire valoir au poil près – façon de parler hein, je n’ai pas compté mes poils – en étant absolument sublaïme, comme le diraient Cristina Cordula, et sa sihouette en H. J’optai pour un petit look Chic Bohème travaillé mais super frais avec coiffé décoiffé plutôt pas mal et yeux de biche. Mais lorsque nous arrivâmes sur le lieu des agapes, JE LES VIS : Les jeunes cadres dynamiques femelles. Tenues moulantes exclusivement NOIRES, avec grilles d’aération –résilles ou voiles – là où le regard masculin est susceptible de s’arrêter le plus souvent, montées sur stilettos ou bottes vertigineuses. Effluves de santal, cuir et patchouli, bijou arrivant pile poil sur le décolleté (ça alors !?), et yeux diaboliquement noircis, ce qui me fit penser que Stanley Kubrick aurait pu leur proposer un rôle de figurante dans Eyes wild shut 2, et qu’il serait mort une deuxième fois d’une crise cardiaque.

Et pendant que j’essayais d’imaginer les deux panthères avec un masque emplumé, l’idée absolument horrible qu’à côté d’elles je ressemblais à Belle des Champs me traversa l’esprit. En conséquence, la chanson de la pub – Ouiii donne-nous un peu de ton fromage Belle des Champs… ! – me hanta toute la soirée et j’eus beaucoup de mal à me concentrer à cause de cela. Elles n’étaient pas spécialement belles, mais elles dégageaient des phéromones bien explicites… Côté masculin, c’était assez classique et dynamique. Et côté ramage, ce fut le paradis des anglicismes !

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Le lobbying des messieurs se frottait à l’aquabike –régime sans selle- de Mesdames, le glamour se prenait la tête avec le brainstorming, et le self-control s’envoyait en l’air avec … du Côtes-Rotie bien de chez nous ! Je commençais à me dire que oui, ces gens-là possédaient une assurance en granit. Surtout quand je voyais l’aigle noir en Louboutin poser sa main sur l’avant bras de mon homme en disant, à quinze centimètres de son visage, des trucs comme : « Ah chui complètement d’accord ! Aujourd’hui n’importe quel outsider qui fait du dumping, même avec un packaging complètement cheap peut s’imposer dans le global leadership »  J’avais la sensation que les anglicismes renforçaient son pouvoir de séduction (j’allais écrire sex appeal ). Mon sang bouillait. Alors, j’eus besoin d’une transfusion d’urgence, et grâce au sang du Christ je survécus. J’aurais moi aussi voulu intervenir et montrer à quel point je peux être intéressante, mais je ne possédais pas les codes nécessaires à cela. Moi je n’ai en ma possession que le kit de survie qui se résume en deux phrases : « Hello. I’d like to try these shoes please », phrase que chaque femme respectable sait dire dans toutes les langues et surtout en italien, et « Daddy ! Where is my umbrella ? », ce qui est un peu short quand même.

 

Mais si les jeunes cadres dynamiques sont des ascètes pendant la journée, il faut savoir qu’ils ne boivent pas que de l’eau la nuit tombée. Et comme les vampires ils se transforment. Sauf qu’eux reprennent forme humaine, peuvent même être amusants et avoir de drôles d’idées. Comme celle de finir la soirée dans un bar karaoké… Et la musique fût.

Entre deux chansons massacrées, un DJ mettait des morceaux pour bouger. Ainsi ma copine en noir se mit à se déhancher sur Hot Stuff de Donna Summer alors que nous étions tous assis. Ainsi, c’était officiel, tout le monde la reluquait, y compris mon homme. J’enfonçai mes ongles dans mon fauteuil, quand tout à coup Alleluia, le miracle se produisit ! Je me rendis compte que la demoiselle chantait en… yaourt. Je dirais même en yaourt 0%, parce qu’au refrain j’entendis bien distinctement  I NEED A HAMSTER  (j’ai envie d’un hamster) au lieu de I NEED A HOT STUFF  ( j’ai envie d’un truc bouillant) cinq ou six fois d’affilée !

Lorsque Guesch Patti se rassit, un membre de l’assemblée lui avoua, entre gloussements sournois et rires diaboliques, combien nous étions fascinés par l’amour qu’elle vouait à nos amis les rongeurs, et il fallut qu’il explicite clairement le fond de sa pensée pour qu’elle comprenne enfin sa méprise pendant que nous nous tenions tous les côtes.Et là, le démon s’empara de mon âme. Je me mis à cafter la boulette à toute la table. Tout le monde riait à gorge déployée, en faisant semblant d’encourager la miss avec le pouce levé en l’air, pour qu’elle en fasse encore plus, et qu’on puisse se moquer encore davantage de sa pauvre carcasse… Et moi je jubilais dans ma vengeance, méchante fille que je suis.

Lorsque Guesch Patti se rassit enfin, un membre de l’assemblée lui avoua, entre gloussements sournois et rires diaboliques, combien nous étions fascinés par l’amour qu’elle vouait à nos amis les rongeurs, et il fallut qu’il explicite clairement le fond de sa pensée pour qu’elle comprenne enfin sa méprise pendant que nous nous tenions tous les côtes.

A ces mots, l’impensable se matérialisa. Elle fondit en larmes. Et entre deux sanglots, elle se mit à nous confier, ses petits yeux de panda pleins de larmes, combien elle se trouvait nulle et se sentait seule, parce qu’à cause de son boulot chronophage, elle n’avait pas de temps pour sa vie sentimentale. Ni pour se cultiver non plus, enfin c’est ce que j’ai imaginé. Deux autres personnes suivirent dans les confidences, et nous finîmes la soirée à écouter le récit de leur existence à peine supportable.

 

Ce soir-là j’ai compris que par la force des choses, cette fille, reflet de beaucoup d’autres avait été mondialisée, lobotomisée puis robotisée. Et qu’on l’avait programmée pour parler, séduire, convaincre, et écraser l’autre. Ne pas cheminer. Ne pas creuser. Juste faire du fric. Du fric elle en a. Mais elle n’est riche de rien. Juste être au top. Pour mieux se jeter dans le vide. Elle sait animer une réunion en anglais, Powerpoint à l’appui, mais elle ne sait pas demander son chemin dans la même langue. Ni comprendre des chansons. Elle ne fait même pas le rapprochement d’ailleurs. Alors, ses phrases ampoulées d’anglicismes ne constituent qu’un vernis, à l’instar de sa séduction agressive, très fast sex, pour masquer un vide intersidéral. Et moi, soudain, je me suis sentie coupable. D’être plus heureuse, et d’avoir jugé sans creuser, comme une dinde, ou comme un gros beauf qui arriverait au boulot en pyjama parce qu’on lui a mis des œillères.

Ce soir-là j’ai compris que par la force des choses, cette fille, reflet de beaucoup d’autres avait été mondialisée, lobotomisée puis robotisée. Et qu’on l’avait programmée pour parler, séduire, convaincre, et écraser l’autre. Ne pas cheminer. Ne pas creuser. Juste faire du fric. Du fric elle en a. Mais elle n’est riche de rien. Juste être au top. Pour mieux se jeter dans le vide. Elle sait animer une réunion en anglais, Powerpoint à l’appui, mais elle ne sait pas demander son chemin dans la même langue. Ni comprendre des chansons.

Et si l’on s’indignait ?

 

Estelle B.

3 Thoughts on “I need a hamster!!!

  1. ça faisait un moment que je n’avais pas vu d’article du coté de chez Estelle l’abeille, et bien ça valait le coup d’attendre. clap clap clpa. magnifique, drôle et si juste… ça un même un coté jouissif vengeur de te lire remettre à leur place toutes ces vilaines panthères noires. Merci 😉

  2. héhé… très chouette. Bravo M’dame

  3. Estelle Bee on octobre 14, 2013 at 8:53 said:

    Merci 😉 Eh oui, quand c’est du vécu ça sonne toujours plus juste…! See U soon (Je veux dire à bientôt Rhôôôô!!!!)

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