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Le « vote sanction », ou le jour où je me suis sentie Ghandi…

Je tourne ma tête vers ce que je suppose être l’objet de son mépris, et là, derrière la vitre du Starbucks rutilant aux notes agréablement jazzy, se tient une femme que j’imagine roumaine –mais après tout qu’en sais-je- assise par terre. Une fillette de 3 ou 4 ans l’accompagne. Comme tous les enfants de son âge, elle ne parvient pas à rester sans bouger. Alors, sa mère la rappelle à l’ordre énergiquement.

 

Starbucks, vendredi 27 septembre 14h,

 

Je croyais que le port d’armes était interdit au Starbucks depuis une dizaine de jours. Néanmoins elle parle si fort que je suis obligée de me boucher l’oreille droite pour tenter de finir de rédiger mon article sur (il n’y a pas de hasard) les voix stridentes des femmes politiques. Très vite, je remarque, mi intriguée, mi dégoûtée, qu’elle s’arrache les cheveux un à un toutes les minutes environ, et les jette à terre violemment, avec une régularité de geste métronomique. Et elle doit en être à son 30ème, puisqu’à côté de mes jolies chaussures beiges à cinq lanières -mes préférées- git déjà une petite touffe châtain, grrrrrr…  Elle ne laisse quasiment pas de silences, comme si elle sortait d’une longue frustration argumentaire, ou d’une séance de bondage, why not…  Elle est mince, la quarantaine trépassée, veste en tweed, et l’on pourrait croire, à la voir parler de trois quarts, qu’elle s’apprête à avaler la tête de son interlocutrice. Et surtout, elle a LA HAINE, LA VRAIE.

 

L’objet de son abjection : Hollande, les étrangers, et les casseurs de riches.

 

           « C’est pas pour dire que Sarkozy était mieux (C’est toujours très instructif  ces débuts de phrases), mais par exemple, lui, il a officialisé son union avec Carla Bruni. Et elle au moins, elle était toujours bien mise, coiffée, respectable quoi ! Mais alors vous avez vu Valérie Trierweiller ! Elle a les seins qui ballotent, et elle suinte tellement elle est grasse !

 

–       Et elle est toujours mariée à son ex en plus… (ce qui, après vérification s’avère amplement faux) Et après, ils critiquaient tous Carla à cause de tous ses ex amants…

 

Les deux femmes se vouvoient. Elles viennent en fait de sympathiser autour du thème En France, on n’aime pas les riches.

 

–       On nous culpabilise de gagner de l’argent ! Oui, je gagne assez bien ma vie parce que je m’en suis donné les moyens, pas comme eux là, enfin, tu vois de qui je veux parler… 

 

En prononçant ces mots, elle avance son menton vers sa gauche, qui se trouve être ma droite, ce qui, politiquement parlant, prend d’ailleurs tout son sens. Je tourne ma tête vers ce que je suppose être l’objet de son mépris, et là, derrière la vitre du Starbucks rutilant aux notes agréablement jazzy, se tient une femme que j’imagine roumaine –mais après tout qu’en sais-je- assise par terre. Une fillette de 3 ou 4 ans l’accompagne. Comme tous les enfants de son âge, elle ne parvient pas à rester sans bouger. Alors, sa mère la rappelle à l’ordre énergiquement.

 

–       Le problème en France, c’est qu’on paye pour tous ceux-là !!! Les aides sociales, les logements, la santé… Ils sont prioritaires sur tout !!! Après, les médecins, ils peuvent plus prendre de nouveaux patients tellement ils sont nombreux…

 

–       Ben oui, Hollande, il a visé l’électorat étranger, (puis se rendant compte de l’erreur sémantique), enfin, je veux dire tous ces gens qui sont français sans l’être. Alors moi c’est décidé, pour 2017, ça sera un Vote Sanction ! Oh hein, ça va, on peut plus se permettre d’être un pays d’accueil. Nous, on bosse, et on se fait écraser par les charges et les impôts alors qu’eux

 

Elle me regarde en disant ces mots, comme pour me prendre à témoin… Je sens qu’elle recherche un auditoire, dans ma direction… Puis poursuit élégamment :

 

–       MOI, JE TE LES METTRAIS TOUS DANS DES CHARTERS : roumains, polonais, arabes, musulmans quoi

 

A cet instant, j’ai envie de lui jeter de l’eau bénite en ordonnant fermement au malin: Véronique Genest, sors de ce corps trop frêle pour toi !!! Mais l’idée de ressembler à Christine Boutin au beau milieu de fans de Mylène Farmer m’en dissuade aussitôt.

 

De l’autre côté, la fillette colle ses petites mains toutes sales sur la vitre. Elle me regarde avec ses grands yeux noirs espiègles et profonds. A ce moment-là, c’est con à dire, mais mon cœur, il pourrait exploser. Je lui souris, puis je cache ma tête derrière le faux sac de café en toile de jute estampillé « Coffee beans ». Ensuite, je ressurgis pour la surprendre, et elle rit, moi aussi. Pendant 5 minutes, on se cache à tour de rôle. Mais ce qui trouble la perfection de cet instant, ce sont les phrases de ma voisine qui m’arrivent en vrac : Moi, les femmes voilées, j’en vois dans mon boulot, ben vous savez quoi, je ne les regarde même pas ! Moi, j’ai pas honte de le dire, même si économiquement elle tient soit disant pas la route, je voterai Marine en 2017. Parce que c’est logique : une fois que tu as viré tous ceux qui profitent des aides, la fiscalité, elle sera allégée !

 

En disant cela, elle se tourne vers moi, je sens dans ses yeux qu’elle cherche l’approbation d’une 3ème grue qu’elle croit être moi, vu que ma tenue vestimentaire, ma blancheur, et la présence de mon ordinateur sur la table doit indiquer que je fais partie de ces français respectables et bosseurs qui payent pour les autres.

Elle est sensible aux discours logiques, chiffrés : prendre –ou plutôt cesser de donner- aux uns, pour octroyer aux autres. Rayer de la carte absolument TOUS les immigrés et leurs rejetons, pour que les français pure souche retrouvent un pouvoir d’achat. Elle a beau tenir un discours haineux, elle m’inspire néanmoins de l’empathie. Peut-être est-ce la présence attendrissante de la fillette à ma gauche qui étouffe ma répartie cynique, et me fait voir les choses différemment. Peut-être est-ce parce que j’ai lu cette semaine que la chaîne Starbucks avait décidé de ne plus accepter les clients armés que je me désarme… Je me dis que sa déception, sa frustration et sa souffrance sont bien réelles, à l’instar de la plus grande majorité des français. Mais elle se trompe sur le diagnostic.

Peut-être est-ce la présence attendrissante de la fillette à ma gauche qui étouffe ma répartie cynique, et me fait voir les choses différemment. Peut-être est-ce parce que j’ai lu cette semaine que la chaîne Starbucks avait décidé de ne plus accepter les clients armés… Sa déception, sa frustration et sa colère sont bien réelles, à l’instar de la plus grande majorité des français. Mais elle se trompe sur le diagnostic.

Parce que les candidats politiques, pareils à des médecins charlatans, ont pour habitude de diagnostiquer les maladies qui les arrangent, pour mieux nous endormir à coup de Lexomils théoriques. Elle ignore que dans l’hexagone, 10% des richesses se trouvent entre les mains de 0,001% de la population, que l’arabe du coin n’est pour rien dans le fait que toutes les multinationales rachètent tout ce qui fleurit joliment en France, pour mieux délocaliser ou fermer au moindre coup de fatigue. Et ce n’est pas tout ce qu’elle ignore :

 

             –Ils ne respectent rien, c’est comme si moi j’allais au Maroc (ce qui est peu probable, pas besoin de toute façon, tu vas sur la Canebière, et tu y es… ), et que je portais une croix pour provoquer les gens là-bas. Non mais franchement ! Ils aiment provoquer c’est tout !

 

            – Non, mais faudrait revenir à une monarchie et pis ça s’rait réglé. Se hasarde son interlocutrice qui apparemment, n’est pas informée de l’existence du roi du Maroc. L’autre non plus vraisemblablement.

 

A ces mots, je sors mon trousseau de clés de voiture, celui où j’ai accroché le porte-clé rouge en forme de main de Fatma qu’une amie m’a ramené de son voyage en Algérie, et je le pose sur la table, en guise d’exutoire. Car en fait, je me retiens d’intervenir… Soudain, je décide de mettre de côté mon cassage de Duflot et Taubira pour écrire, à la place, absolument tout ce que j’entends là.

 

Au moment où la plus virulente des deux se lève pour partir, elle me regarde à nouveau, en disant à son interlocutrice, suffisamment fort pour que j’entende, comme pour se justifier :

 

–       C’est peut-être franc du collier ce que je dis là, mais en tout cas, c’est la vérité, et si jamais y’a une révolution, je serai la première à descendre dans la rue ! 

 

Et se tournant vers moi :

 

–     Au fait pardon, vous étiez en train de travailler… On a du vous déranger…

 

–       Au contraire, c’était très instructif. Moi aussi, Madame, si jamais une révolution éclatait, je serais une des premières à descendre, et je vous donnerais la main. (son visage s’illumine). Je vous donnerais la main, à vous, et à Abdelkrim pour qu’ensemble, nous réclamions une refonte totale de ce système politique qui divise pour mieux régner. Car pendant que nous cherchons avec avidité ce que les autres ont de plus que nous, nous oublions de voir les choses d’en-haut. Alors voyez, Madame, j’ai de la tristesse à entendre ce que vous dites, parce qu’au final, je parie fort que ce ne sont pas vos mots à vous, mais j’entends votre souffrance qui est bien réelle. Alors, je vous donnerais la main quand même, et si je vous voyais pleurer, je pense que je vous consolerais sincèrement (En fait c’est moi qui suis à deux doigts de craquer, alors je me tourne vers la vitre) : regardez Madame, vous aussi, naguère, avez eu un visage et une âme d’enfant. Réfléchissez-y…

 

–       Je ne suis pas un monstre vous savez. Je bosse dans le social. Je gagne ma vie, et j’ai des fins de mois difficiles. (ses traits changent sensiblement)

 

–       Mais je n’en doute pas. C’est pour cette raison que je me suis permise de vous dire cela. Ne vous faites pas avoir, la vie est bien trop courte… Bonne fin de journée… !

 

–       A vous aussi, merci. Elle recouvre visage humain et sort.

 

Comme dans un hasard parfait, la petite fille toute brune colle ses petites mains sur la vitre. Je fais semblant de les lui attraper, pour la voir sourire. Sa mère se tourne, et sans me regarder, par pudeur, l’oblige à se rassoir sur le trottoir.

 

A ce moment-là, je me suis souvenue d’une phrase de Nicolas Sarkozy (si si !) au cours de son dernier débat face à François Hollande. Il appelait tous les électeurs du FN à voter pour lui, tentative de séduction qu’il justifiait en ces mots :

 

« Parce que, voyez-vous, je ne me bouche pas le nez, moi, je m’adresse aussi à ces gens !!! »

 

Je n’étais pas sensible à ses idées politiques (lartdeleuphemisme.com), mais pourtant, j’étais d’accord avec cette idée. Parce qu’il me semble que mis à part quelques vieux tyrannosaures, les votants FN ne sont pas foncièrement racistes. Ils sont juste souffrants et influençables, parce que souffrants… Ils sont souvent assez peu cultivés et donc sensibles aux morceaux de bravoures qui sonnent juste, mathématiquement parlant, admiratifs devant l’intelligence cartésienne. La diabolisation du FN aura un jour raison des autres idéologies.

Je me prends à rêver qu’un jour, l’intelligence émotionnelle d’un leader nouveau doté d’une vraie aura vienne élever notre conscience citoyenne à un niveau supérieur. Que l’on descende tous malmener le pavé d’un pas décidé, pour réclamer des destitutions, des dissolutions, et des solutions.

 

Je pense que sans ce petit visage innocent derrière la vitre, je n’aurais jamais été capable de me retenir d’agresser verbalement la dame à la veste en Tweed, dont l’ADN git à mes pieds.

 

Je pense aussi que sans la dame à la veste en Tweed, et c’est bien malheureux, je n’aurais jamais osé dire au primeur du coin, un vieil homme maghrébin à qui j’ai acheté des fruits entreposés dans de beaux paniers d’osier, que son magasin était fort joli. Et pourtant, ce n’était pas la première fois que j’y entrais.

 

Ce jour-là, je me suis sentie une espèce de Ghandi.

 

Et à ceux qui penseraient que je ne suis qu’une petite conne de plus qui délivre des messages du genre « Le racisme, c’est pas bien », je répondrais que oui, sûrement… Mais pas que.

 

 

Puisque cela arrange les politiques que l’on s’entretue tous, je me pose donc cette simple question :

 

Pourquoi ne pas s’indigner… tous ?

 

Elle a beau tenir un discours haineux, elle m’inspire néanmoins de l’empathie. Peut-être est-ce la présence attendrissante de la fillette à ma gauche qui étouffe ma répartie cynique, et me fait voir les choses différemment. Peut-être est-ce parce que j’ai lu cette semaine que la chaîne Starbucks avait décidé de ne plus accepter les clients armés… Sa déception, sa frustration et sa colère sont bien réelles, à l’instar de la plus grande majorité des français. Mais elle se trompe sur le diagnostic.

 

Estelle Bee.