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Contre la Pauvreté à Noël, Carrefour s’engage!

Contre la pauvreté huit

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« Toute personne prise en train de voler dans les containers du magasin 8 à Huit (avec un coeur sur « i » du Huit, s’il vous plait!) sera poursuivie par la gendarmerie. » 

Si cette photo fait le tour des réseaux sociaux depuis une semaine, il faut savoir que le Community Manager de la chaîne Carrefour (dont 8 à Huit est « l’atout proximité ») a fait savoir via Twitter qu’il s’agit d’un acte isolé dont l’enseigne n’est en rien responsable. Ainsi nous voilà rassurés. Sauf que moi -comme beaucoup d’autres- j’ai déjà vu ces autocollants ailleurs. Ma première question philosophique est donc celle-ci:

Un acte isolé l’est-il toujours lorsqu’il fleurit partout???  Suis-je un cas isolé si d’autres se trouvent dans le même cas que moi?

 

Protéger les usagers

Toujours est-il que ledit magasin de proximité, l’épicier « Proche de vous » a déclaré pour sa décharge que « La Javel, c’est pour protéger les gens tentés de récupérer des produits qui peuvent être avariés« .

Car la tendance est aujourd’hui à l’intoxication payante. Le nécessiteux ne pouvant pas se servir dans les poubelles devra donc franchir, honteux dans sa misère, l’entrée rutilante du magasin pour aller s’acheter son paquet de chips plein d’arôme artificiels, d’exhausteurs de goût (pour le rendre accro), et d’huile de palme grassement hydrogénée, puis passer à la caisse, au milieu de GENS BIEN qui le trouveront malodorant et pitoyable. Et c’est toujours ça de gagné pour le magasin. Il mourra lentement, mais en toute légalité. Peut-être aura-t-il même le droit d’être enterré dans la fosse commune pour sa bonne conduite.

Car si les magasins tendent à vulgariser la javellisation des bennes à ordure, il est bien entendu de notoriété publique que c’est pour se protéger d’un éventuel procès que leur ferait un pauvre qui se serait intoxiqué, et qui par malheur, serait un peu plus malin que les autres. Ce qui est pourtant rare chez les pauvres. En cette période de fête, ce raisonnement fait rêver, mais ce n’est pas tout.

Car je me pose naïvement cette question:

Si ces auto-collants sont destinés à « protéger les gens », comment prévient-on les pauvres QUI NE SAVENT PAS LIRE??? Les réfugiés, les clandestins, les Roms, les parias?

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Lutter contre l’analphabétisme

L’enseigne Carrefour nous donne ainsi une bonne leçon pour lutter contre l’analphabétisme dans notre pays. Car tout pauvre ne sachant pas lire l’autocollant « le contenu de ce container est aspergé de Javel » périra forcément étouffé dans son vomi. Mais bon, on ne fait pas d’omelettes sans casser des oeufs. Il y aura forcément quelques victimes sur lesquelles on constatera, à leurs viscères plus blancs que blancs durant l’autopsie (à cause de la javel) l’ignoble infraction qui feront d’eux des délinquants et non des malheureux. Mais en tout cas, cette manoeuvre aura le mérite de fortement dissuader l’analphabétisme. Une sorte de méthode de Pavlov. Ainsi, tous les parias de notre société s’empresseront d’apprendre à lire (on ne sait pas comment, ni où, et surtout on s’en fout) afin de s’éviter une mort certaine et douloureuse. De toute façon, le pauvre analphabète récalcitrant sera toute sa vie durant une charge pour la société, puisqu’il ne saura jamais rebondir en raison de sa méconnaissance de la langue écrite. Répondre à des propositions d’embauche induit tout d’abord le déchiffrage de ces dernières, ce qui déjà condamne notre pauvre ère au vol ou au travail au noir. Mieux vaut donc écourter sa souffrance.

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Eradiquer les signes extérieurs de crise

contre homardCar oui Messieurs Dames, Carrefour nous montre en quelque sorte le chemin: vaincre la pauvreté, aujourd’hui,  c’est tout simplement éliminer les pauvres. C’est karcheriser les yaourts périmés et les poireaux flétris qui pourraient les maintenir en vie, et rendre visible leur teint maladif, rendre audible leur vilaine toux, rendre palpable leur détresse, et rendre communicative notre indignation. Pour que le français continue de s’endetter bien gentiment pour des écrans plasma, des cuisines laquées, des voitures « pratiques », ou pour manger du homard à Noël, car apparemment c’est la norme, il l’a vu dans Masterchef. Alors mes chers compatriotes, n’oubliez pas de bien javelliser les restes de vos ripailles de Noël. (C’est peut-être cela que l’on appelle faire blanchir en cuisine…?) Et si vous n’avez pas d’eau de Javel, un bon Canard W.C dissoudra parfaitement votre foie gras, pour que la boucle soit bouclée, et surtout, pour éviter que le clodo violacé, le Rom affamé, la mère sénégalaise de quatre enfants, et le mec « normal » qui a tout perdu, n’unissent les quelques neurones qui leur restent pour vous poursuivre en justice pour « Gambas trop cuites ».

Moralité

Je voudrais juste terminer ces quelques pensées sur une deuxième question philosophique:

Est-ce que ramasser ce que quelqu’un a jeté volontairement (pour s’en défaire) c’est VOLER?

L’expression « voler dans les containers à ordures » n’est-elle pas justement un oxymore, un paradoxe? Et franchement, est-ce juridiquement défendable??? Parce que par le passé il m’est arrivé à deux reprises de ramasser des types qui avaient été jetés, et pourtant personne ne m’a jamais fait un procès ensuite! Mais je dois reconnaître que contrairement à tous les restes qui peuvent être hermétiquement emballés par tout un chacun (vous, moi, nous!!!), le type largué à la benne est une denrée ultra périssable voire toxique: soit il porte encore le parfum de son emballage précédent, un fumé aigrelet qui ne convient pas à toutes les peaux ou papilles, soit il est tellement racorni qu’il finit par vous filer un ulcère ou le ténia!

Pour le reste, essayons de passer de bonnes fêtes de Noël (et je me place moi-même dans le lot), pleines de « Non merci, je suis plein! », de boutons de pantalon dégrafés, de flatulences, d’Alka Seltzer ou de Citrate de Bétaïne, parce qu’il faut bien continuer à vivre en croyant que tout ira mieux demain. Mais faisons-le toutefois avec l’idée que notre trop-plein à nous puisse combler le trop-vide d’autres que nous. Peut-être.

 

Parce qu’on peut aussi s’indigner la bouche pleine 🙂

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Estelle Bee. Contre la pauvreté sdf

De si vilains reptiles

     Le travail au noir pointé du doigt. Cherche-t-on à faire du black quand on a du whiteAssis en tailleur autour d’une table basse dans une pièce encensée, une demi douzaine d’amis et moi même refaisions le Monde après un petit repas Pasta-Vaqueyras bien chaleureux. Mon salon était devenu notre « little Italy », et devant un thé à la menthe maison et un gros cendrier made – bought  – in Marrakech,  les discussions devenaient confidences, et les confidences devenaient confessions. Je me souviens que le sujet le plus épineux portait sur la psychanalyse. Nous étions trois à avoir déjà « consulté », ou s’être « faits suivre » comme on dit. Les mots « déni », « conneries », « enfance », « résilience », « traumatisme »,  « transfert », « souffrance » étaient nos outils pour tantôt nous approuver, tantôt nous contredire. Mais nous étions tous d’accord sur un point : qu’il fallait creuser très profond, quitte à se faire mal, pour s’éloigner de l’enfant afin d’être l’adulte, pour démêler les nœuds émotionnels qui empêchent d’être vraiment soi, d’être là où l’on doit être. De trouver notre place. Creuser. Profond. A la racine. Vers l’épicentre. Jusqu’au noyau.

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Tout s’explique

 

Je repensai aujourd’hui à cette soirée-là. Je m’interrogeais. Me faisais les questions et les réponses. Doit-on creuser pour tout ? Pour chaque problème ? Même pour un souci qui ne relève pas de l’Humain ? Un souci matériel par exemple ? Vu que le matériel est géré par l’humain cela paraît logique. Chaque poussière s’explique. Chaque grain de sable. Chaque relief. Chaque grossière feuille de salade mi cuite servant tragiquement de lit à une entrecôte au bistrot du coin. Même le chanteur Raphaël. Tout s’explique !

Et soudain vint à moi cette idée : si tout s’explique, et qu’on arrive à tout s’expliquer, à tout comprendre, on est donc en mesure de tout réparer, de tout résoudre ! Mais bordel pourquoi nos ministres ne sont-ils pas assistés par des psychanalystes ??? Cela leur éviterait peut-être d’expliquer la crise européenne par des phénomènes aussi anciens que le dernier Kelly de Victoria Beckham, ou le dernier popo de mon petit neveu. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, une des théories les plus fabuleuses qu’un ministre ait trouvé pour expliquer la crise est LE TRAVAIL AU NOIR. Comme s’il y avait eu le Big Bang, le Travail au noir, et la Crise. Comme s’il n’y avait aucune complexité. Comme si le travail au noir était une sorte de maladie orpheline surgie de rien. Juste posée là. Mais par personne.

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Alors creusons…

 

jurassiqueCela m’a donné envie de comprendre, de remonter loin. Aussi loin que mes représentations de la Vie pouvaient aller. Figurez-vous que je suis remontée à l’ère du Jurassique. Là, j’ai copiné avec des Trycératops, me suis acoquinée avec des Tyranosaures, j’ai survolé les volcans à dos de Ptéranodon, et j’ai même vaguement flirté avec un diplodocus, mais c’était juste après avoir chanté Could you be loved sur une plage avec Bob Marley…Et là, j’ai tout compris. TOUT.

Car comme chacun sait, les dinosaures, tout comme nous, en ont bavé dans leur vie : ère glacière, astéroïdes, volcans en éruption. Ils ont du s’adapter. Par exemple, certaines familles d’iguanes, aujourd’hui encore, gardent les stigmates de cette adaptation forcée…

TOUT comme nos travailleurs au noir!

En effet, rappelez-vous de la première image du film Océans de Jacques Perrin : un iguane « marin » qui marche sur les rochers, plonge dans l’océan pour aller se nourrir de petites algues qu’il trouve dans les fonds sous-marins. Pour cela, il se met en danger de refroidissement pouvant aller jusqu’à l’arrêt cardiaque. Après cette énorme prise de risque qu’est son simple repas, il est obligé de s’agglutiner à ses pairs contre un rocher quatre ou cinq heures durant, pour se réapprovisionner en chaleur et recracher l’iode qui obstrue ses sinus. Si c’est pas une vie de galère çà !!! Comme tout reptile, l’iguane est avant tout un animal  à sang froid qui a grand besoin du soleil pour se chauffer. Alors pourquoi diable prend-il autant de risques pour boulotter des algues dans un univers hostile, alors qu’il pourrait juste, comme d’autres iguanes le font, marcher tranquillement au soleil et grignoter des cactus avant d’aller faire une sieste ? Croyez-vous franchement qu’un animal, dans son instinct le plus profond, le plus basique, choisit délibérément de se compliquer l’existence ?

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Pourquoi se mettre en danger?

 

iguane mangeCar l’iguane est avant tout un animal terrestre. Pareil à nos grands-parents à nous, il coulait naguère des jours heureux à œuvrer en surface, et se contenter de sa vie toute simple. Seulement, éruption après éruption, la flore terrestre finit par disparaître dans les parages. Presque tous les iguanes périrent. Presque, sauf quelques irréductibles qui allèrent chercher dans l’obscurité des fonds marins ce que la terre avait cessé de leur offrir. Leur survie ne tint plus qu’à la capacité exceptionnelle de certains d’entre eux à tenir en apnée, presque une heure. Ainsi la petite tribu résista. Et même si leur vie quotidienne devint une galère, ils étaient toutefois obligés de galérer pour survivre. Ce cercle vicieux vous dit peut-être quelque chose… ? Mais même dans leur misérable existence, ils trouvèrent la force de se reproduire… Leurs progénitures, ayant forcément hérité des gènes gagnants de leurs deux parents devinrent naturellement des « iguanes marins », qui à leur tour engendrèrent d’autres iguanes marins, et ainsi de suite…

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Au nom de la survie

 

Va-t-on chercher dans l'obscurité ce que l'on peut trouver dans la lumière?Ainsi évolua l’espèce. Mais les nouvelles générations ne surent jamais que leurs aînés avaient du s’adapter, contraints et forcés de s’engloutir à leurs risques et périls, non pas dans le but de pâturer sur une herbe plus verte – ici il n’est en aucun cas question de choix – mais d’empêcher que la mauvaise conjoncture biologique ne vienne à bout de leur espèce.

Dirigeants, faites-vous assister. Faites vous suivre. Parce que dans votre profonde ignorance, vous nous mentez. Nous faire penser qu’untel travaille au noir pour s’en mettre plein les fouilles est faux. Car précisément, quelqu’un qui s’en met plein les fouilles n’a pas besoin de travailler dans l’obscurité.

On ne travaille pas heureux quand on travaille caché. De plus en plus de grecs, italiens, espagnols, français font du black parce qu’il n’y a plus de white. Croyez-vous qu’un européen suffisamment payé pour manger, se loger, s’habiller, prendre des vacances, et mettre quelques sous sur un modique livret, ressent par lui même le besoin de plonger dans le noir le week-end au lieu de se reposer et profiter des siens ? Va-t-on chercher du pain noir quand on a du pain blanc ?

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Si, tels des iguanes marins, nous allons de plus en plus profond pour aller chercher quelques algues, avec les risques que suppose cette immersion, c’est que nous n’avons plus de cactus. Pourquoi prendre le risque d’aller en prison quand on peut juste … ne pas le prendre ? Je me souviens pourtant que nos terres n’ont pas toujours été arides. Où sont donc passés tous nos cactus ??? Pourquoi ne dit-on pas franchement que nos salaires sont tragiquement bas par rapport au coût actuel de la vie ? Que deux solutions aussi basiques qu’un cerveau de dinosaure s’offrent à nous : indexer les salaires sur le coût de la vie, ou indexer le coût de la vie sur les salaires. Augmenter ou baisser, deux solutions. Les iguanes, eux, n’ont pas eu cette chance. Je suis sûre que les travailleurs de l’obscurité ne demandent qu’à en sortir, pâturer Travail au noir: l'instinct de survieenfin dans leur environnement naturel, tourner le dos à l’hostilité des profondeurs. Qu’on leur en donne les moyens légaux. Qu’on leur vienne en aide. Car les gens modestes n’ont pas, eux, les moyens de contourner le système en toute légalité. Et d’après certains dirigeants, ce sont donc eux les tricheurs, les vils. Les responsables. On les montre du doigt comme des créatures maléfiques et rabougries tout droit sorties d’un Harry Potter. Voyez-les plutôt comme de gros reptiles à écailles à la colonne vertébrale épineuse : c’est tout aussi effrayant, mais on moins ça explique bien plus de choses. Sachez tout au moins que ce ne sont pas eux qui réduisent votre pouvoir d’achat…

Estelle Bee.