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Ce bref Instant où j’ai aimé le foot

Ce moment si fragile, si éphémère, où le sportif, le guerrier extenué oublie, pendant cinq petites minutes qu’il va toucher le Jack Pot.Pareille à une geisha qui se prépare à l’amour, méticuleusement, je vérifie mes placards en vue de la soirée tant attendue : Chips à l’ancienne ok, tarama ok, toasts ok, mini saucisses ok, olives ok, pop corn ok, soda ok. Je suis donc PRÊTE, tout mon être se languit, et tous mes sens se bousculent dans une incroyable fission atomique, j’en salive d’avance. Car ce soir c’est LE Grand Soir, le soir où le voyeur sadique devant 11 chaises électriques assiste enfin à l’exécution en règle des kékés de l’Equipe de France et de tous les grands pontes, sponsors et hauts administrés qui leur ont donné ce sentiment d’impunité 4 années durant. Et là, devant le gibet, je prendrai mon pied en me disant : « Et dire qu’ils comptaient faire grève ces cons!!!! »

 

Ce soir, c’est le soir où la Nature reprend ses droits, où le Sport démontre qu’il est plus fort que l’Argent à millions, ce fric outrancier aussi efficace que Léon le Nettoyeur, qui permet de passer au détergeant ou à l’acide les bavures morales et les dégueulis verbaux les plus résistants. Ce fric à lui seul soigne les maladies les plus graves comme le syndrome de la Tourette qui frappa naguère les délicieux Anelka, Ribéry et Nasri entre autres victimes sans défense.

 

20h52 : le plan général du cameraman sur le stade de France m’abasourdit littéralement. Car l’IMMENSE FERVEUR des supporters m’amène à penser qu’ils n’ont pas du voir le match aller… Et surtout qu’ils n’ont pas eu vent des comportements détestables des joueurs depuis quatre années. Qu’ils ne savent rien des incivilités, de l’irrespect – d’autant moins pardonnable qu’il frappa les supporters-, des rixes indignes de ce qu’ils représentent, de leurs « grèves » outrageantes et inacceptables, de leur exil fiscal systématique…

Mais voilà ce que je vois : du bleu, blanc, rouge absolument partout, répartis selon de scrupuleux axes de symétrie, des chants puissants étrangement justes et à l’unisson. Et surtout une Energie Supérieure qui traverse l’écran. Je reçois ces vibrations d’espoir en plein poitrail, et l’énergie de tous ces gens qui y croient encore, dans la débâcle et la laideur du système, me fait le même effet, je vous jure, que celle qui me transperça la première fois que je visitai Notre Dame de Paris, lieu quand même foutrement chargé de siècles d’ardeurs et de fanatisme. A ce moment-là, je pense à Karl Marx, je me dis que le Foot est le nouvel Opium du peuple.

 

Car l’opium (et je le sais depuis que je me suis pété le coccyx l’an dernier 😉 ) est un puissant-antidouleur. Je me dis alors qu’il n’est pas impossible que les gens se ruent dans les stades pour, eux aussi, oublier un capitalisme sans élasthanne et bien trop tendu qui leur fait terriblement mal au cul crâne.

 

Et à cette idée, je retrouve tant bien que mal mon cynisme originel et je fais fi de l’émotion qui m’a traversée juste avant. La domination des bleus sur le terrain m’agace, et les deux premiers buts me donnent des acidités gastriques.

 

Pourtant, la deuxième mi-temps s’ouvre à nouveau sur un plan panoramique du stade plein à craquer. Et à nouveau, je ressens l’Espoir incommensurable de toutes ces personnes, qui pour la plupart, se sont littéralement saignées aux quatre veines pour venir assister à ce match. J’imagine la galère du covoiturage, de la nuit entière serrés comme des sardines dans un car aux accoudoirs défectueux, de la promiscuité dans l’Etap Hotel, du RER B… Ce que je perçois dépasse même la simple espérance. Car depuis le but de Benzema (le 2ème donc), on a, si je puis dire,  dépassé un stade : les supporters n’ESPERENT plus le miracle, ILS S’Y ATTENDENT tout simplement,  et c’est ce qui fait toute la différence. Et à ce moment-là, personnellement, je m’y attends aussi, et avec un début de sourire.

les supporters n’espèrent plus le miracle, ils s’y attendent tout simplement. Et à ce moment-là, personnellement, je m’y attends aussi, et avec un début de sourire.

Vous connaissez bien évidemment la suite… ! Et pour ma part, le « Et un, et deux, et trois zéro !!! » qui résonne après le troisième but me renvoie avec exactitude à mes 20 piges, ce qui finit donc par me rendre totalement perméable à la liesse générale. Et au coup de sifflet final, je suis transportée par l’incroyable triomphe de la Ferveur sur la Morosité.

Je regarde même avec sympathie les joueurs, ivres de joie, qui se montent les uns sur les autres comme des lapinous. Je me surprends même à trouver Evra pas si moche, alors que depuis qu’il avait souhaité « retrouver la taupe » (qui avait déterré le magistral « sale fils de pute » d’Anelka à Domenech) au lieu de faire un mea culpa public, je lui avais souhaité bien souvent de périr salement étouffé dans son vomi.

 

Je réalise qu’à ce moment TRES précis, on est pile poil dans l’’INSTANT T. Ce moment si fragile, si éphémère, où le sportif, le guerrier extenué oublie, pendant cinq petites minutes qu’il va toucher le Jack Pot. Il oublie qu’il va tout rafler pour ne rien laisser ou presque à ses concurrents, qui pourtant n’ont pas démérité. Il oublie qu’il ne saura plus quoi faire de son argent par la suite tellement il sera pété de thunes, et qu’il sera du coup fortement sensible aux propositions de juteux placements que lui auront proposé quelques démarcheurs suisses très discrets. SIMPLEMENT IL VIT. Il vit juste sa victoire dans la plus grande Sincérité de son âme de sportif. Il vit ce moment orgasmique où le bonheur est si fort qu’il est presque douloureux. Il est son enfant intérieur, il est ce mec qui peut-être a cottoyé la misère, ou simplement la galère. Il est un homme qui a vaincu, il EST ce qu’il exprime, sans voile et sans filet. Il est BEAU dans sa victoire, même Ribéry… Et je savoure ce moment comme on scrute une éclipse solaire.

 

Pourtant, je ne sais pas pourquoi, mais l’un de ces joueurs restera plus longtemps que les autres dans un état second, puisque l’on entendra Ribéry en personne -qui rappelons-le n’est pas forcément le mieux câblé de tous- répondre aux journalistes que l’équipe de France devait « sa victoire aux supporters » (ce qui ma rappelé qu’il fallait toujours profiter de l’orgasme de son partenaire pour lui demander s’il nous aime).

Francky a vu très juste à ce moment-là, parce que tous ceux qui ont daigné voir ce match pourront affirmer que les Bleus ont été littéralement portés par des supporters à l’ardeur colossale.

J’espèrent que ces petits mecs toniques en bleu, qui ont hier soir touché du doigt le ciel de Rio et son Christ Corcovado, se rappelleront, au moment de transférer la majorité de leurs capitaux sur quelques îles paradisiaques ou au pays de Ricola, que cet argent, ils l’arrachent aussi à ceux qui leur ont permis d’être là où ils sont. Que cet argent, il doit circuler là où il a été rendu palpable. Que cet argent, il servira aussi à la collectivité, une notion qu’ils connaissent bien sur le terrain, mais qu’ils oublient dans la vraie vie. Que cet argent, ils le dérobent à ceux qui toutes les semaines s’accroupissent chez Carrouf pour choisir leurs boîtes de conserves, mais les suivent dans les stades comme un chien derrière son maître, avec l’Amour de ce sport en bandoulière, et par extension, l’Amour de ses protagonistes. Oui j’espère qu’ils n’oublieront pas cela, et que cette idée viendra les percuter à d ‘autres moments qu’à l’Instant T.

J’ESPERE tout ça bien sûr, même si au lieu d’espérer, je préfèrerais M’Y ATTENDRE.

 

Ouvrons l’oeil…J’espèrent que ces petits mecs toniques en bleu, qui ont hier soir touché du doigt le ciel de Rio et son Christ Corcovado, se rappelleront, au moment de transférer la majorité de leurs capitaux sur quelques îles paradisiaques ou au pays de Ricola, que cet argent, ils l’arrachent aussi à ceux qui leur ont permis d’être là où ils sont.

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Estelle Bee.